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Di 06.03.12
20 h
Bern, Le Cap (Französische Kirche), Nicolas Manuel-Saal, Predigergasse 3
Marlène Schnieper Nakba – die offene Wunde
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| La mauvaise conscience du sionisme |
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par Joel Kovel |
par Joel Kovel
en Tikkun (bimensuel américain) du mois de septembre/octobre 2002
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Permettez-moi de commencer par quelques questions très directes, dont le caractère abrupt ne jurera pas sur la toile de fond de la situation en Israël/Palestine. Comment les juifs, associés depuis des temps immémoriaux à la souffrance et à de hautes considérations morales, en sont-ils venus à être identifiés à un Etat-nation mondialement honni en raison de son caractère oppressif à l'égard d'un peuple indigène ployant sous son joug - Pourquoi une majorité substantielle de juifs a-t-elle choisi de tromper l'opinion mondiale afin de la rallier à un Etat connu essentiellement pour avoir fait de territoires qu'il occupe illégalement un énorme camp de concentration, contraignant les populations soumises à son occupation à recourir à des expédients aussi incroyablement barbares que des attentats suicides ? Pourquoi la communauté sioniste, dans sa rage impuissante contre le terrorisme, oublie-t-elle que trois premiers ministres d'Israël, au cours des vingt dernières années à Begin, Shamir et Sharon à sont unanimement connus pour avoir été des terroristes de première classe et des assassins de masse ? Et pourquoi ces mots que je viens tout juste d'écrire à ainsi que les propos d'autres juifs critiquant Israël à doivent-ils être systématiquement vilipendés haineusement et amèrement dénoncés par les sionistes et qualifiés par eux de « typiques du juif se haïssant lui-même » et d' « antisémites » ? Pourquoi donc les sionistes ne voient-ils pas, ou plus exactement - voient mais continuent à nier - la réalité brutale que cet Etat a créée ?
L'utilisation que je viens de faire de la notion de déni suggère que la communauté sioniste justifie d'un traitement psychologique. Mais en ces matières, la psychologie n'est qu'un des aspects d'un ensemble beaucoup plus important qui inclut des faits têtus, et notamment l'occupation par la force d'un territoire revendiqué, mais autrefois habité par d'autres. Les phénomènes de conscience relèvent certes d'un traitement subjectif. Mais ils ne naissent jamais à l'intérieur des esprits ni ne restent jamais limités à des pensées et à des sentiments. La conscience est également objective, elle est liée à des notions telles la justice et la loi, qui existent à l'extérieur d'une volonté individuelle quelconque. La conscience est aussi collective, elle est relative à ce qui est fait par le groupe à l'intérieur duquel l'identité prend forme. Ces phénomènes de groupe sont, pouvons-nous dire, organisés en « univers moraux », dans lesquels l'histoire, la mythologie et les comportements moraux individuels sont rassemblés et fusionnés en un ensemble plus large. De tels univers peuvent à leur tour être universalisants, en ce sens que cet ensemble en inclut d'autres, qui sont perçus comme des parties constituantes de la commune humanité (ou, dans le cas des créatures non-humaines, de la nature). Ou bien alors, comme c'est trop souvent le cas, ils peuvent être unis au seul moyen (et au seul prix) d'une sécession d'avec les facultés morales.
La situation qui prévaut aujourd'hui en Israël/Palestine est une situation où la commune humanité est déniée, où l'Autre n'est pas reconnu, et où prévaut le deux poids à deux mesures ("double standard"). Dans une conception telle que celle-là (qui a entaché l'Histoire depuis ses origines et constitue l'un des principaux obstacles à l'avènement d'un monde meilleur), c'est la loi du talion qui règne : la violence envers Autrui est approuvée et la violence venant d'Autrui est diabolisée. Comme dans les domaines de la matière et de l'anti-matière, chacun de ces univers moraux est associé de manière bijective avec ceux du domaine antagoniste. Mais un tel effet de miroir n'implique nullement une équivalence morale ; il n'y a aucun doute à avoir sur le fait que ceux qui ont dépossédé autrui et occupent illégalement le territoire national d'autrui endossent la culpabilité initiale. Ceci n'excuse en rien telles ou telles exactions palestiniennes ou arabes qui se sont manifestées au cours des affrontements à les admettre reviendrait à perdre son sens moral ö mais donne seul le contexte permettant de comprendre le conflit à un niveau plus profond et nous oblige à examiner avec un soin particulier la situation curieuse qui est celle des juifs. En dépit des innombrables variantes qui existent entre les différentes fractions du judaïsme, certaines forces historiques communes ont abouti à un dilemme commun et ont joué un rôle crucial dans l'apparition et l'épanouissement du sionisme.
De tout temps, les juifs sont supposés savoir mieux, être mieux (que les autres). D'avoir été persécuté et d'avoir vécu éternellement aux marges de l'Europe était supposé avoir rendu les juifs moralement plus développés. Je parle d'expérience, ayant été éduqué, depuis ma plus tendre enfance, dans l'idée que j'avais hérité d'une double supériorité, du simple fait que j'appartenais à un peuple à la fois plus intelligent et plus moral que les non-juifs qui nous entouraient. Nous, juifs, étions les exceptions de l'Histoire.
Un mythe avait rendu cette croyance cohérente, à travers les siècles, tout en donnant forme à l'identité juive : il y avait un « pacte », une sorte de traité spécial, de promesse, entre les juifs et Dieu. Un livre, appartenant au petit univers de mon enfance, aux jours de la Yeshiva [première communauté juive en Palestine, avant la création d'Israël, ndt], avait pour titre : « Quelle idée, tout de même, ce Bon Dieu : aller choisir les juifs ? »
Le sentiment d'avoir été choisi par l'Etre Suprême et d'avoir été de ce fait placé au-dessus des simples « goyim » [les non-juifs, ndt] , cela vous donne un optimisme et un allant indéniables. Les implications morales douteuses de cette attitude et le mépris haineux qui l'accompagnaient souvent - on aurait presque pu entendre s'écraser le crachat sur le trottoir lorsque le mot « goyim » était prononcé ö étaient équilibrés par le fait que les juifs parlaient depuis une position de victimes. L'exceptionnalisme juif était une sorte d'acompte qui annulait les siècles de réclusion dans des ghettos, de déni des droits fondamentaux tel le droit à posséder des terres, de persécution, de chasses à l'homme, de massacres, d'expulsions, pour ne pas parler de ce que cela représentait d'être en permanence dans la ligne de mire du système raciste régnant - l'antisémitisme.
D'avoir vécu avec l'antisémitisme, même dans les périodes où sa violence ouverte était plus latente, a contribué à promouvoir la conscience de soi du caractère juif et aussi sa sensibilité à fleur de peau. Aujourd'hui encore, peu de juifs sont tout à fait capables de ne pas ressentir la peur viscérale inhérente à l'héritage du judaïsme : il existe toujours un arrière-fond de reproche, qui est lourd du pogrom à venir. Un juif vit encore aujourd'hui avec le fait que son peuple a été pris pour bouc émissaire, des siècles durant, par l'Europe chrétienne - nous entendons toujours, dans notre tête, dire que les juifs étaient les assassins du Christ, et qu'ils sont donc responsables des échecs de la chrétienté ; la destruction de la vie communautaire médiévale (en Europe) était attribuée aux usuriers juifs, et non pas aux propriétaires terriens, les barons ; les juifs étaient tenus responsables de la misère du peuple russe, et non le Tsar· De multiples façons, trop nombreuses pour les énumérer ici, les juifs devaient payer pour les crimes de l'Occident, et pour la trahison de ses idéaux. L'exaltation particulière liée à la persuasion d'être soi-même le peuple élu est à la fois le résultat et aussi, dans une certaine mesure, la cause de la persécution antisémite : ils nous haïssent, mais nous sommes meilleurs qu'eux ; de là : s'ils nous haïssent, c'est parce que nous sommes meilleurs qu'eux. L'exceptionnalisme a renforcé le tribalisme imposé aux juifs et leur tribalisme a été l'instrument de l'antisémitisme, même s'il les en défendait.
C'est dans cette configuration qu'une grande variété de manières d'être juif apparurent. Elles comportaient, en particulier pour les juifs vivant en diaspora en Europe occidentale, la possibilité de s'assimiler ou de rester à l'écart des sociétés où ils habitaient. Certains juifs, bien entendu, se reposèrent sur la protection assurée par les mþurs tribales, qui leur offraient un moyen de se défendre contre un monde très dur et ostracisant. D'autres embrassèrent les professions financières qui avaient été imposées aux juifs bien avant que le capitalisme ne devienne le système dominant, et ils les développèrent, devenant les maîtres de la finance lorsque le capital en vint à occuper le centre de la scène. En Occident, certains juifs virent dans les grands idéaux de l'universalité et des Lumières un moyen de transcender le rôle tribal étriqué qui leur avait été jusqu'alors imparti. Ayant été persécuté, après s'être vu dénier les droits élémentaires d'autodétermination accordés aux autres, les juifs de cette catégorie adoptèrent l'idéal des droits universels de l'homme, apparus à l'ère des Lumières (dix-huitième siècle, ndt) et se firent les champions de l'émancipation.
Ensuite, vers la fin du dix-neuvième siècle, l'ancienne alliance du Pacte prit la forme d'une Terre promise bien réelle. Israël offrit aux juifs d'Europe l'opportunité matérielle d'équilibrer les tensions entre le tribalisme et l'esprit des Lumières. Poussé par la montée de l'antisémitisme qui avait commencé quelques années auparavant et qui allait culminer en donnant un stimulus horrifiant au Troisième Reich, Israël devint la résidence de la tribu, l'endroit sûr où les juifs pouvaient être juifs. Concomitamment, Israël offrait aux juifs qui s'identifiaient au libéralisme des Lumières la possibilité de démontrer leur compétence dans les industries libérales occidentales (y compris socialistes). Ainsi, naquit un projet qui aspirait à combiner et à synthétiser ensemble les valeurs démocratiques occidentales et des valeurs tribales ancestrales.
De l'Occident, les sionistes adoptèrent les valeurs de la démocratie libérale, mais aussi les objectifs, les tactiques et la mentalité d'un impérialisme qui accompagnaient très généralement celle-ci. La convergence entre tribalisme et impérialisme parut, en surface, représenter une symbiose heureuse des différentes motivations du projet sioniste. A partir des toutes premières implantations juives en Palestine, la mentalité impérialiste permit aux sionistes d'immédiatement « justifier » le déplacement auquel ils procédaient des indigènes palestiniens en invoquant la notion d'une « mission civilisatrice », enjolivée d'un répertoire complet de préjugés orientalistes (et donc, racistes, ndt).
L'allégeance du sionisme à la modernité lui conféra également un haut degré de compétences techniques et une grande faculté en matière organisationnelle. A l'époque du Yishuv (ou implantation des pionniers), cela était illustré par le point auquel les sionistes évinçaient constamment dans leurs productions et leurs performances les populations indigènes en dépit de l'énorme supériorité numérique de celles-ci. Plus tard, à l'époque des guerres qui aboutirent à la création de l'Etat d?Israël, ainsi qu'aux guerres déclenchées par cet Etat lui-même, une capacité organisationnelle supérieure, combinée à un armement nettement supérieur firent d'Israël le mastodonte numéro 1 de la région, guidé par la loi du talion héritée du tribalisme juif et par la ridiculisation raciste de l'adversaire, de surcroît.
Pendant un temps, il fut facile de sympathiser avec l'Etat juif, en fermant les yeux sur ses tendances impérialistes, particulièrement durant la période cruciale de la deuxième moitié des années 1940, lorsque la réalité de l'Holocauste s'imposa en aide-mémoire diabolique de la vulnérabilité des juifs aux malignités de la Civilisation Occidentale autoproclamée. Je me souviens très bien comment, alors que j'avais à l'époque seulement douze ans, de l'explosion de joie et d'espoir lorsqu'il fut de plus en plus évident que nous allions enfin avoir « notre Etat », et je sais parfaitement à quel point les juifs autour de moi partagèrent profondément ces sentiments.
Mais ni la compréhension ni la sympathie ne peuvent rien au fait qu?en suivant cette pente, le sionisme dressait le décor, aussi sûrement que l'auraient fait un Eschyle ou un Euripide, de la situation que nous connaissons, proprement infernale. Cela est très lié au fait que la notion d'un Etat « juif démocratique », en dépit du fait que cela sonne bien, est un oxymoron : une impossibilité logique, doublée d'un piège. Il est absolument navrant qu'un peuple aussi sophistiqué que le peuple juif ait autant de difficulté à saisir l'impossibilité inhérente à leur notion de Terre promise : il ne saurait exister de démocratie réservée à un peuple déterminé, car la raison fondamentale constitutive d'un Etat démocratique moderne est, précisément, que cet Etat revendique son caractère d'universalité.
Les Etats nations modernes sont des synthèses complexes de deux notions : la nation, laquelle incarne le territoire vécu, territorial, sensible et sensuel, l'histoire mythifiée d'un peuple ; et l'Etat, lequel représente l'instance supérieure qui régit une société et qui détient la capacité, comme l'a écrit Max Weber, d'exercer la violence légale. Dans sa forme pré-moderne et non-démocratique, l'Etat nation pouvait exprimer directement la volonté d'un corps de la nation particulier. Dans ces cas-là, le pouvoir d'Etat était exercé par les personnes ou les groupes qui contrôlaient la nation. En pratique, il s'agissait d'un ensemble de rois et d?aristocrates qui exerçaient un contrôle territorial direct, secondés par les théocrates de la classe ecclésiale qui contrôlaient les productions symboliques et mythico-poétiques. C'est en opérant un compromis entre le droit divin des souverains et les pouvoirs territoriaux des prêtres que prit forme la légalité des Etats pré-modernes.
L'Etat nation démocratique est une mutation de ce compromis, opérée de manière à s'allier le pouvoir des nouvelles classes capitalistes émergentes, certes, mais aussi à promouvoir la notion de droits humains universels, à savoir l'idéal à la fois novateur et émouvant des droits universels de l'homme. Mais il faut bien tenir présent à l'esprit que nos espoirs d'un monde dépassant le stade de la vendetta tribale et de l'arbitraire des gouvernants dépendent de manière absolue du renforcement et de la promotion de la notion des droits universels de l'humanité. La légitimité des Etats nations modernes ö qui n'est autre que la légitimité de la justice elle-même ö dépend de ces droits universels de l'homme. Bien entendu, tous les Etats nations démocratiques ne sont pas équitables, dans la pratique, et, pour certains, ils ne doivent pas non plus leur existence à des moyens conformes aux droits universels de l'homme qu'ils prônent. Néanmoins, Ben Nighthorse (Cheval de Nuit) Cambell, un Indien d'Amérique, siège au Sénat des Etats-Unis, tandis que Colin Powell et Condoleezza Rice, tous deux descendants d'esclaves africains, gèrent la politique étrangère américaine (inutile d'ajouter qu'ils le font d'une manière des plus cordiales pour Israël· ce n'est pas là notre propos), et l'un comme l?autre pourraient bien être élu(e) président(e) un jour.
Rien de ce que nous avons dit ne contredit ce fait essentiel : le racisme interdit à l'Etat démocratique moderne d'être à même d'accomplir sa mission. Mais il y a une différence de taille entre un Etat qui faillit à remplir son contrat social à cause de son histoire saturée de racisme, et un Etat où le contrat génère de par lui-même le racisme, comme c'est le cas d'un Israël colonialiste de peuplement qui prétend tout à la fois être une démocratie et une ethnocratie organisée par et pour le peuple juif. Dans ces conditions, le racisme n'est pas un simple atavisme historique : il s'agit bien d'un trait normal et constant du paysage politique que l'Etat présente. Vouloir un Etat créé expressément pour un peuple déterminé détruit et ridiculise en permanence les aspects soi-disant démocratiques et émancipateurs du sionisme. En résumé : le sionisme est construit sur une impossibilité. Vivre dans le sionisme et en faire partie revient à vivre un mensonge et dans le mensonge.
Dans le cas de certains autres Etats post-colonialistes de population, la promesse démocratique, quoi que compromise, confère une légitimité. Dans le cas d'Israël, la logique de l'Etat ethnocratique écarte toute démocratie authentique et est antithétique de toute légitimité. Toute cette propagande autour d'Israël, « seule démocratie au Moyen-Orient », j'en passe et des meilleures, est fausse jusqu'au trognon, aussi nombreuses soient les institutions sophistiquées qui soient construites en Israël, ou les miettes jetées aux Arabes autorisés à résider à l'intérieur de ses frontières. On peut en apporter un nombre incalculable de façons, dont l'incapacité d'Israël de se donner une Constitution et une Loi fondamentale n'est pas la moindre.
Nous savons que nombreux sont les Etats, dans le monde contemporain, à s'autoproclamer faits pour un peuple donné, et nous savons aussi que ces Etats sont à bien des égards des endroits où il est encore beaucoup plus déplaisant de vivre qu'en Israël, j'en veux pour preuve notamment certains Etats islamiques, tels le Pakistan ou l'Arabie saoudite. Mais aucun de ces Etats n'a la prétention extravagante d'incarner les bienfaits de la modernité démocratique, ce qu'Israël, lui, passe son temps à faire. Ainsi, on n'attend rien du Pakistan ni de l'Arabie saoudite, en matière de démocratie : et ce rien, on l'obtient ! Il n'y a pas de déconvenue. Israël, lui, grince ö craque, même - de toutes parts, sous la torsion des contradictions découlant du fait qu'il s'ingénie en vain à introduire des traits de la démocratie libérale occidentale dans une mission nationale de nature tribale et fondamentalement pré-moderne.
En Israël, l'exceptionnalisme juif devient le catalyseur d'une explosion dévastatrices des facultés morales et, par extension, de l'ensemble de l'univers moral qui polarise la pensée juive. En effet, le peuple élu de Dieu, avec son identité durement gagnée de haut sens moral, n'est pas susceptible - pour ainsi dire, par définition ö de tomber dans l'ornière de la violence raciste. « C'est pas nous, c'est pas possible ! » se rengorge le sioniste, quand ce sont précisément les sionistes qui sont en train de faire ce à quoi nous assistons. Le résultat, inévitable, c'est une schizophrénie qui élimine du tableau la responsabilité de leurs propres actes. Subjectivement, ceci signifie que les différentes facultés de conscience, de désir et de contrôle se désintègrent et sont soumises à des processus de développement séparés. Il en résulte que le sionisme ne connaît aucune dialectique interne, et par conséquent aucune possibilité de correction dialectico-cybernétique, sous sa façade d'exceptionnelle vertu exceptionnaliste. L'Alliance devient licence à dominer, et non plus engagement à l'élévation morale. Le sionisme, par conséquent, ne peut grandir ; il ne peut que bégayer ses crimes et poursuivre son implacable dégénérescence. Seul un peuple aspirant à une telle élévation pouvait tomber aussi bas·
Nous pouvons résumer ces phénomènes à un seul : la présence d'une « mauvaise conscience » à l'intérieur du sionisme. Ici, le malaise fait référence aux effets de la haine, qui est l'affect primaire résultant du hiatus entre les idéaux exaltés de promesse divine et les impératifs triviaux du tribalisme et de l'impérialisme. Une susceptibilité extraordinairement épidermique et le déni de toute responsabilité en sont les produits inévitables. L'incapacité à voir dans les Palestiniens des êtres humains à part entière agace la conscience, mais la douleur est totalement renversée et exsude sous la forme de la haine dirigée contre ceux qui risquent de rappeler la trahison : les Palestiniens, bien sûr, mais aussi d'autres, et en particulier certains juifs, qui seraient susceptibles de montrer du doigt les contradictions du sionisme. Incapable de tolérer la moindre critique, la mauvaise conscience transforme instantanément le déni en projection. Le « ça peut pas être nous » devient un « c'est forcément eux », et cela ne fait qu'envenimer le racisme, la violence et la gravité du « deux poids, deux mesures ». Ainsi, le « juif ayant la haine de lui-même » est l'image renversée au miroir d'un sionisme incapable de s'y reconnaître. C'est aussi l'écran sur lequel la mauvaise conscience est susceptible d'être projetée. Il s'agit d'une culpabilité qui ne peut être transcendée afin de devenir prise de conscience ou réelle réparation, et qui, de ce fait, s'impose encore et encore, sous ses avatars du délire de persécution et de l'agression permanente.
La mauvaise conscience du sionisme est incapable d'opérer une distinction entre la critique authentique (bienveillante) et les tromperies miroitantes d'un antisémitisme toujours prêt à resurgir, tapis au fond des marécages de notre civilisation mais réveillés par la crise actuelle. (Pour lui), l'une comme les autres sont des menaces, bien que la critique progressiste, mieux ajustée, est en réalité la plus dangereuse, en ce qu'elle pointe la réalité d'Israël et montre la voie vers l'auto-transformation au moyen de la différenciation entre judéité et sionisme ; tandis que l'antisémitisme considère le juif à la manière d'une abstraction et de manifestations démoniaques telles l' « argent juif » ou les « complots juifs », ce qui lui fait manquer la cible véritable. Le sionisme use et abuse de l'antisémitisme, qu'il instrumentalise : l'antisémitisme lui sert à la fois de poubelle où jeter tous ses contempteurs et de couveuse où cultiver la peur qui lui sert à rameuter les juifs autour de lui. Il ne faut pas, pour autant, minimiser la menace que l'antisémitisme représente, ni la nécessité qu'il y a de le combattre avec vigueur. Mais la priorité est celle de développer une perspective authentiquement critique, et de ne pas se laisser entraîner dans l'impasse consistant à confondre la critique d'Israël et l'antisémitisme. On ne peut, en conscience, condamner l'antisémitisme tout en soutenant Israël, dès lors que c'est Israël qui doit impérativement être changé si l'on veut qu'un jour le monde soit tiré de son cauchemar.
Nous n'explorerons pas ici la configuration à laquelle conduirait ce changement. Mais le principe directeur peut en être défini, très clairement. En faisant d'Israël un refuge et un foyer pour des juifs voulant échapper à des siècles de persécution, en passant, de surcroît, un pacte faustien avec l'impérialisme, ceux parmi les juifs qui ont opté pour le sionisme ont renié leurs souffrances passées et troqué leur faiblesse passée contre leur force présente. Mais cette force, fondée qu'elle est sur la domination, l'oppression et l'expulsion d'autrui, est inutile. Le sionisme a nié ce qui a été fait aux juifs, mais il n'a pas réussi à nier la négation elle-même, et c'est pourquoi il réitère le passé, en revêtant simplement des masques différents. Quiconque en doute n'a qu'a penser à toutes les formes d'oppression infligées aux juifs par la chrétienté : contraints à vivre dans des ghettos, on leur a dénié des droits élémentaires, notamment à la propriété foncière, ils ont été rejetés, expulsés, exilés et soumis à un régime raciste par leurs oppresseurs ; et se demander ensuite si ce n'est pas la même situation qui a été imposée aux Palestiniens par les sionistes, à la seule différence, notable, des modalités d'expression du racisme ?
Il n'est jamais trop tard pour remédier à ce genre de situation, et une minorité non négligeable de gens de bonne volonté sont en train d'agir d'ores et déjà en ce sens, avec courage. Mais il serait irresponsable de tenter de dissimuler le fait que le cþur du problème est le sionisme lui-même, qui persiste à en tenir pour l'absurdité selon laquelle Etat (fait) pour un peuple particulier puisse être un Etat démocratique. Aussi longtemps que cette absurdité sera tenue pour une possibilité, les contradictions empoisonnées continueront à jaillir du territoire ancestral appelé Palestine ou Israël. Un Etat d'Israël ouvertement non-démocratique, voire même fasciste, pouvant difficilement représenter un mieux, nous sommes conduits à la conclusion qu'une remise en cause totale de l'exceptionnalisme juif constitue le fondement de toute paix juste et durable au Moyen-Orient. Cela a beaucoup de conséquences, toutes à examiner. Mais reste que, pour le peuple juif, il est grand temps de reprendre sa marche vers l'universalité.
-Joel Kovel enseigne à Bard College. Son dernier ouvrage, "The Enemy of Nature", vient d?être publié par Palgrave (Zed Books, Londres).
-"Tikkun" signifie "Réparation" en hébreu, ce magazine publié à San Francisco, se défini comme un bimensuel Juif de critique politique, de culture et de société.
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